Le Nouvelliste

Tabou Combo des années 70

Par Pierre-Raymond DUMAS

Je parlerai donc de mes vertes années, de mes dix et vingt ans. Douceur et rêveries. En 1970, taciturne mais sensible aux bruits, j'avais dix ans, j'avais l'âge du Tabou Combo solidifié au fil des ans par de petits « Incognitos » (leur premier nom) :

Albert Chancy, Herman Nau, Sergo Guerrier (le tout premier chanteur avant notre indécrottable Roger « Choubou » Eugène), Yves « Fanfan » Joseph, Yvon « Kapi » André, « Dof » Chancy, Yvon et «Doudou» Ciné , « Dadou » Pasquet, Jean-Claude «Kok » Jean, Elysée Pironneau. Qui sont ces musiciens ? Des professionnels, pour sûr !

Personnages exigeants avec leurs talents, forcément passionnés, doublés de la même sensibilité créatrice et contagieuse. Je précise : mes oreilles se sont affinées grâce aux superbes chansons : Bébé Paramount, Ghislaine, Yapatia, Elèv Lekòl, Junior, et Manou.

Début des années 70. Changement politique. Passé morbide. Jeunesse en quête du renouveau. L'idée d'un compas comme usine à fabriquer des refrains envoûtants, scandés par des fans nostalgiques : voilà une belle idée pour Tabou Combo fondé en 1968 par Albert Chancy.

Autre leçon empruntée, celle -là à la durée. Temps tumultueux. Chocs. Péripéties en tous genres.

Comment ne pas exalter ce groupe - mon groupe haïtien adoré - à l'approche de ses quarante années d'existence tant sur la scène nationale qu'en diaspora (sur la scène internationale) ? Les jeunes musiciens et groupes locaux vont devoir se recycler en matière de continuité, de pérennité. Mais non: la désunion, l'échec, la mort (le keyboardiste Ernst Marcelin) se glissent en permanence, insidieux, spectaculaires, dévastateurs, dans le coeur de nos formations musicales, théâtrales, chorégraphiques et autres. Ce n'est pas drôle.

En dépit de secousses redoutables comme le départ d'Albert Chancy - son fondateur - de Dadou Pasquet, Elysée Pironneau, Yvon et " Doudou" Ciné, Yvon Mondésir, Gerry Legagneur, "Joe" Charles, etc., à des périodes différentes, Tabou Combo a survécu. En dépit d'une rude et qualitative compétition aussi. Une compétition qui s'est étalée dans le temps et au-delà des frontières nationales : Skah-Shah, Frères Déjean, Les Difficiles, Les Gypsies, Système Band, Grammacks, Exile One, Kassav, etc. L'unité entre plusieurs musiciens n'est pas tout, mais cimente une vision, des objectifs communs, un tissu d'expériences fraternelles, souvent fracassantes, poussées à la rupture même.

Un groupe musical comme toute autre organisation humaine, à but lucratif ou non, aussi déterminé soit-il, ne peut toutefois prétendre mener seul le combat. Il lui faut un public, des admirateurs solides et fidèles, de toutes les générations. On y fait appel à nos passions et à nos qualités : l'enthousiasme, le désir, le rêve, la curiosité, la séduction, l'amour.

Ce vendredi 1er décembre 2006, ce fut, au Parc Historique de la Canne à Sucre une véritable apothéose pour Tabou Combo. Qui a jamais vu une telle performance multigénérationnelle en Haïti sur le plan musical ?

Ce concert, c'était celui de l'union, de la fraternité, de la réconciliation. De la première à la dernière minute, Tabou combo nous a maintenus attentifs et chaleureux dans la joie, l'étonnement et l'amour. C'est l'un de ces événements que personne n'aurait osé prévoir, il y a moins de quarante ans. C'est cela, la musique : le désir satisfait, la paix retrouvée, le tempsd'une chanson, une soirée tout entière.

Puisque j'ai observé qu'il était aussi important d'exalter que de dénoncer, je veux conclure par où j'ai commencé : mon adolescence pétion-villoise. Ce fut une époque faste pour Tabou Combo.

Loin d'être un groupe « gâté », évoluant selon les caprices et au-dessus des lois du marché, il semble doublement encadré pour servir un rêve fou : éblouir le monde, le conquérir par la musique. Par une jeunesse avide et enthousiaste, sensible à la qualité et aux thèmes identitaires.

Mais aussi par les impératifs de création, de renouvellement des registres et de diversité des sources d'inspiration. Du « Disque du Souvenir » (1970), sans label et sans photo, édité à 500 exemplaires aux albums Respè, 8th sacrement, The Masters,The Music Machine, Bese Ba, et alors, Boléro, que de chemins parcourus, que de succès fulgurants !... Le point de départ, la halte-bilan pour cette première décennie a été sans conteste, le deuxième album baptisé Canne à Sucre. Laissons le plus doux des anges, l'ange du souvenir, nous entraîner sur les chemins du succès. Tissée de réminiscences à l'eau de rose, d'émerveillements, d'engagements généreux, de colères, la liste des hits prit une saveur d'apothéose continue : Bon Anniversaire, Toyota, Inflacion, New-York city. Ce fut l'ère de Dadou Pasquet, d'abord, de Dof Chancy et de Jean-Claude « Kòk" Jean, ensuite, de Elysée Pironneau, enfin.

Eclectique mais sévère, je ne pouvais imaginer alors que Tabou Combo me posséderait si longtemps, enfin indéfectiblement, et surtout, évoluerait avec le temps, en s'adaptant intelligemment. Les grandes formations tendent à se refermer sur elles-mêmes. Il faut donc, ce que Tabou Combo, attentif à tout ce qui bouge, fait constamment, s'ouvrir au monde en réussissant une gaguère périlleuse : réconcilier l'esprit du Konpa avec celui du marché international, du show-biz.